Un grand merci à M.Munuera pour sa disponibilité...

 

1) Dans votre enfance, la BD tenait-elle une place importante ?

José-Luis Munuera : Très importante, avec le cinéma et la littérature. J'adorais la bd et si j'en fais aujourd'hui, c'est pour y retrouver les émotions que je ressentais enfant en en lisant. J'essaye de transmettre ces émotions aux lecteurs d'aujourd'hui.

2) Pourquoi vous êtes-vous lancé dans la BD ? Quel fut votre parcours?

JLM : N'ayant pas les moyens de faire du cinéma, la bd était plus facilement accessible. Il ne fallait qu'apprendre à dessiner, et voilà, tu pouvais tout faire !! Je dois avouer que je ne suis pas un dessinateur pur. Je ne dessine pas pour le plaisir, je ne fais pas de carnets de croquis comme d'autres collègues le font. Si je dessine, c'est pour faire la bd et seulement pour ça. C'est ma calligraphie.

3) Comment en êtes-vous venu à reprendre Spirou et Fantasio ? Pourquoi, selon vous, les éditions Dupuis ont fait appel à vous ?

JLM : Par hasard, par chance... c'est difficile à dire... je ne sais pas pourquoi ils m'ont choisi, mais je crois que mon naturel "ultrapositif" et passionné a du avoir plus de poids que mes piètres talents de dessinateur...

4) Quel fut votre sentiment lorsqu'on vous a confié officiellement la série ?

JLM : Wahooooooou!!

5) Pourquoi le duo Morvan/Munuera ? Désir de travailler ensemble sur S & F ? Initiative des éditions ?

JLM : Faire une bd, quand on n'est pas un auteur complet, qui écrit ses scénarios et les dessine, c'est très compliqué et demande une forte complicité entre les collaborateurs. JD et moi, avec quelques bouquins déjà faits ensemble, nous avons pas mal de choses en commun, en plus d'une grande confiance l'un dans l'autre. La confiance, c'est un élément essentiel dans une collaboration créative : on doit avoir assez confiance pour accepter les choix de l'autre... et assez pour être entièrement sincère à l'heure d'évaluer le travail de l'autre. Je suis très content de faire Spirou avec Jean David, c'est une série particulièrement dure à faire, et travailler avec lui, c'est pour moi une garantie.

6) Vous êtes dessinateur de plusieurs autres séries. S & F vous demande-t-elle plus d'investissement personnel que pour les autres séries ? Ressentez-vous plus de pression ?

JLM : Le niveau d'énergie que la série demande est différent de celui demandé par Nävis ou Merlin. Il faut être plus technique mais en essayant de rester spontané. La pression c'est aussi un élément très important, très présent, et il faut savoir y résister. C'est très différent comme travail, très intéressant, et je pense qu'il nous apprend beaucoup.

8) La série S & F a un passé riche. Vous devez toucher un public large sans trahir l'essence de la série. Comment appréhendez-vous la série ? Que souhaitez-vous en faire ?

JLM : Surtout pas un pastiche, un exercice de style graphique. Je voudrais avant tout raconter des aventures comme dans la grande tradition de la série, mélangeant action et humour, mais sans faire nostalgique. L'aventure de nos jours c'est forcément moins ingénue que dans les années 60. La narration graphique à évidemment évoluée et il faut tenir compte de cette évolution, sous peine de faire une bd ne s'adressant qu'à un public nostalgique. Je voudrais aussi trouver ma place au sein de tous les autres auteurs qu'y ont touché la série. Il faut être totalement honnête et sincère pour réussir... La grande leçon qu'on apprend avec Spirou c'est qu'il faut être soi même, avec tout ses défauts au lieu de rester dans l' ombre d'un grand maître.

9) Quelle était votre vision de Spirou et Fantasio avant d'en devenir l'auteur, en tant que lecteur ?

JLM : J'adorais la série, surtout les franquins, le côté aventure, etc.... Mais c'était pour moi un tel monument que je n'avais pas imaginé une seconde le reprendre un jour...

10) Pour vous, quel est ou quels sont le(s) meilleur(s) auteur(s) de S & F ?

JLM : Franquin bien sûr. C'est clairement le maître entre les maîtres. Après, je pense que tome et janry ont apporté aussi beaucoup à la série, notamment une narration en accord avec son temps. Chez Fournier, on y trouve une souffle poétique que je voudrais récupérer. J'adore le travail de Jijé, mais surtout sur Jerry Spring je dois dire, son Spirou ayant l'avantage d'avoir apporté Fantasio à l'univers de la série. Le Spirou de Chaland, aussi courte que l'expérience fut, on retient la classe de son dessin. Il ne m'intéresse pas en tant qu'auteur de Spirou, mais en tant qu' amateur de Bd, j'adore presque tous ses travaux. Je n'ai pas pu lire tout Rob Vel, mais quand même il a l'énorme mérite d'avoir crée une institution "bédéistique" comme Spirou, même si ce n'est que Franquin qui à cristallisé le personnage.

11) Que pensez-vous du changement de style et d'ambiance du dernier album de Tome et Janry ? Est-ce un choix personnel ou de l'éditeur de ne pas poursuivre ainsi ?

JLM : Même si je ne suis pas personnellement d'accord avec cette orientation plus réaliste, j'accorde à T& J le droit de pouvoir s'essayer à des choses différentes, après tout le temps, l'énergie, et le travail qu'ils ont accordé au personnage. L'éditeur n'était pas d'accord non plus, on dirait, où ils ne nous auraient pas confiée la série. Cela dit, je pense que Machine qui rêve reste un bon album en soi. Spirou est une série riche !!

12) Etes-vous sensibles à la critique, aux fans ?

JLM : Oui. Je ne travaille pas pour moi tout seul, où je ne ferais pas éditer mes bouquins. Il faut être responsable et, avec une série comme Spirou, il faut tenir compte du fait que la série n'appartient pas à l'auteur, mais aux lecteurs. Je suis à l'écoute des fans. Nous passons de temps en temps sur des forums Internet, JD et moi, pour y parler avec eux. Les fans, ce ne sont pas des crétins sans cerveau qui parlent de bédé parce qu'ils n'ont rien de mieux à faire : ils sont des lecteurs, des passionnés, et s'ils prennent le temps et l'énergie de communiquer avec les auteurs, je pense que les auteurs doivent être sensibles à ça. Voilà ! Avant d'être auteur, je suis un fan, et je sais à quel point c'est important pour un fan quand il parle d'un bouquin!!

13) Vous vivez en Espagne et M.Morvan en France. Comment travaillez-vous avec lui ? Comment se déroule la collaboration ?

JLM : Merci au téléphone et à Internet ! La collaboration se déroule comme si on travaillait dans la même chambre. Nous communiquons tout le temps, et avec l'expérience de travail commun que nous avons, on a développé des codes, un argot qui nous permet de communiquer assez facilement. Je connais bien ses références, et lui, il connaît les miennes, donc il ne nous faut pas trop de blabla pour savoir ce que l'autre en pense. 

14) Participez-vous aux scénarios ? Donnez-vous votre avis ? Est-ce vous en tant que dessinateur qui gérez la mise en page, les cadrages ou est-ce M.Morvan ?

JLM : Oui, on travaille ensemble sur l'ensemble de l'album, des idées de départ au bouquin achevé, tout se fait en commun (avec Lerolle aux couleurs). Donc, moi, je participe aux scénarios et lui au dessin. Le résultat, c'est une ouvrage que l'on peut reconnaître tous les deux. Il me fait confiance sur certains aspects du récit, et moi, je lui accorde ma confiance sur d'autres. C'est un échange. La mise en page est également un travail en duo, le design des persos aussi, la recherche de documentation, l'écriture du récit... tout.

15) Combien de temps mettez-vous à dessiner un album de S & F (recherches graphiques,...)? Par rapport à vos autres séries ?

JLM : J'ai fait chaque bouquin en 6 mois environ. Lorsque je commence le dessin des planches, la réflexion sur l'album est déjà bien amorcée. On peut dire que pour Spirou, il y a 1 an entre le travail de l'idée de départ et la réalisation des dernières planches. Alors, on pourrait dire qu'on fait 6 mois de Pré-production et 6 de tournage et Post-production, par analogie avec le cinéma. Au bout de ces derniers 6 mois, on est vraiment crevé et on ne veut plus entendre parler de Spirou pendant un moment. En fait, on réalise un autre bouquin pendant qu'on prépare le travail sur le prochain !

16) Votre 1er album Paris sous-seine s'est très bien vendu. Comment expliquez-vous ce succès ?

JLM : C'est difficile à dire. Il y a eu un bon travail de marketing, et les fans attendaient beaucoup cet album. Mais le bouquin a de loin surpassé les prévisions les plus optimistes. Je ne sais pas, on ne peut pas savoir. Ca a bien marché. Point. Moi, j'ai beaucoup appris avec Paris sous Seine, c'est la seule chose qui compte pour moi.

17)  Avec du recul, que pensez-vous de votre 1er album de S & F ?

JLM : Ce fut une expérience très forte, très difficile mais très positive dans l'ensemble. Le bouquin en soi est loin de nos attentes sur pas mal de plans. Mais il existe, ce qui constitue déjà un pari ! Sur le plan seulement graphique, je regrette une claire indéfinition visuelle des personnages, la peur me rendait très tendu. Je m'en suis sorti en bricolant, comme je fais toujours, mais j'étais loin d'être prêt à affronter une production de ce calibre là. Je pense que sur le bouquin on voit plus ce qu'on veut en faire que ce qu'on a réellement fait... et je trouve que ça n'a rien de négatif ! Sur ce deuxième album, je suis beaucoup plus à l'aise, mais j'ai quand même des regrets et je pense qu'il y aura énormément de choses à améliorer par la suite. Bref, c'est le debut d'une expérience qui ne fait que commencer pour moi.

18) Le nouvel album (n°48) semble a priori plus sombre, graphiquement notamment, destiné à un public un peu moins jeune (sur ce que j'ai vu...). Pourquoi ce choix ? Est-il si différent de l'album 47 ?

JLM : Chaque histoire demande un traitement graphique différent, sous peine de faire et refaire toujours le même bouquin. L'idée de refaire toujours la même chose, ce n'est pas notre truc, à jd et moi. Nous pensons à l'histoire que nous racontons, et cela conditionne le traitement graphique et narratif. Spielberg ne filmerait pas E.T. de la même façon que Saving Soldier Ryan. Nous, on cherche le traitement le plus approprié à chaque bouquin. Le prochain Spirou, qui se passera à Tokyo, sera sûrement plus stylisé visuellement. On a toujours une bonne raison pour faire les choses comme on les fait, et on se remet en question tout le temps. Nos albums sont donc très différents les uns des autres.

19) Comment s'est déroulée la recherche graphique pour Zantafio ? La prise en main de ce nouveau personnage a-t-elle été difficile ?

JLM : Non, il est venu tout seul, très naturellement. On a fait surtout une recherche psychologique sur lui, plutôt que graphique : qui est-t-il ? Pourquoi est-il comme ça ?... Nous, on connaît bien son enfance, à Zantafio ! Une fois qu'on comprend qui est Zantafio, visuellement il apparaît tout seul, on le "voit" facilement.

20) Votre contrat vous "attache" à la série pour 3 albums. A l'heure actuelle, êtes-vous prêt à poursuivre après ces albums ?

JLM : Comme je suis très loin d'avoir atteint mes objectifs créatifs avec la série, je suis loin de m'ennuyer. C'est très dur, mais c'est fascinant. Moi,je poursuivrai bien encore un peu plus, mais la décision ne m'appartient pas....En tout cas, nous, on a des histoires à raconter dans cet univers !

21) Plusieurs dessinateurs ont travaillé sur la série depuis sa création. Cela doit être difficile de reprendre une telle série, de se réapproprier l'univers et le graphisme. Comment évolue la prise en main des différents personnages ?  

JLM : C'est difficile, oui, mais c'est un des intérêts de la série : comment vais-je faire pour entrer dans un univers donné et le faire mien ? C'est comme un lapin perdu dans une île tropical... Il doit se casser la tête pour survivre dans un écosystème qui n'est pas le sien. Moi, être un lapin dans une île tropical, ça me va !

22) Pour finir, que pensez-vous de l'idée des éditions Dupuis de confier la série à d'autres auteurs pour des "one shots" ?

JLM : Je pense que c'est une excellente idée que ne fera qu'enrichir l'univers de la série. D'après ce que j'ai vu pour le moment, on aura un Spirou qui plaira fortement aux fans avec Yann et Tarrin, un Spirou expressionniste et transgresseur avec Yoann et Velhman, et un exemple de classe et d'élégance avec Frank le Gall... J'espère qu'on ne s'arrêtera pas ici et qu'on continuera à prêter les persos à d'autres auteurs aussi intéressants à l'avenir. En tout cas, ça nous apporte aussi une jolie concurrence, ce qui est ultra positif pour moi !