Je remercie beaucoup Monsieur Fournier pour avoir répondu à mes questions ainsi que pour la dédicace. Je remercie aussi Mme Colas des éditions Dupuis.
1 / Etant enfant, lisiez-vous des B.D. ?
Fournier : Un parent m’offrait, chaque Noël, les albums reliés du journal Spirou. Il m’arrivait en plus de lire les albums des Aventures de Tintin que possédait mon meilleur copain et le journal Vaillant ( ancêtre de Pif ) chez un cousin dont le père était communiste.
J’avais une totale prédilection pour les albums Dupuis et Spirou est devenu rapidement mon second meilleur copain. Le bruit circule, dans ma famille, que mes premières œuvres furent des copies de dessins du petit groom et de son entourage mais je n’en ai aucune trace.
2 / Qu’est-ce qui vous a poussé
à faire de la B.D. ?
Fournier : C’est la révélation, lorsque j’étais étudiant - donc pas très tôt -, que le 9è Art était la parfaite synthèse de mes deux passions : le dessin et le théâtre.
3 / Comment en êtes-vous venu à
reprendre Spirou et Fantasio ?
Fournier : J’étais souvent chez André Franquin à l’époque, puisque c’est dans l’appartement qui lui servait d’atelier, rue du Brésil à Bruxelles, que je logeais quand je faisais mes séjours en Belgique. Il me faisait part, très souvent, du ras-le-bol qu’il éprouvait à animer les Aventures de Spirou, dont il souffrait de n’avoir pas été le créateur. J’étais un petit débutant avec les premières parutions de Bizu – ma B.D. personnelle - et je n’aurais même pas pensé avoir l’ébauche du semblant d’audace de proposer ma candidature à la reprise de Spirou…
C’est Charles Dupuis, avec la complicité d’Yvan Delporte, rédac’chef du journal Spirou, qui m’en a fait un jour la proposition.
Je n’ai jamais bien su ce qui avait motivé leur choix. En en parlant, au fil des années avec Yvan, il semblerait qu’ils avaient senti de nombreux points communs entre ma personnalité et celle de Franquin et peut-être aussi un assez fort potentiel de progrès.
Dédicace de Fournier pour spirouworld.fr.st |
4 / Jusqu’où étiez-vous
impliqué dans la série ? Fournier : J’ai été le scénariste-dessinateur heureux de cette B.D. Heureux parce que j’avais l’infini bonheur d’être le responsable de la B.D. que je préférais depuis mon enfance, heureux parce que mes albums plaisaient bien, heureux parce que je réussissais assez bien, je crois, à aider mes petits lecteurs dans leur reflexion sur les grands débats de l’époque. Quand j’étais enfant, l’œuvre de Franquin a largement contribué à former le citoyen que je suis devenu, en me montrant l’horreur des dictatures, les dangers d’une armée non démocratique mais aussi les bienfaits de la tendresse, la nécessité du respect de l’autre, etc… J’ai donc naturellement animé les Aventures de Spirou et Fantasio avec le même souci de coller à l’actualité des idées, d’imprégner la série de l’air du temps. C’est ainsi que j’ai abordé, toujours bien sûr avec le sourire, la xénophobie, le trafic des armes et des drogues, le nucléaire, l’utilisation de certaines espèces animales à des fins de destruction massive. |
5 / D’où vous venait l’idée
du scénario ?
Fournier : Le plus souvent d’une information reçue par les media. Mais il est aussi arrivé que me vienne un titre dont la « musique » me plaisait, auquel je branchais une histoire.
J’ai aussi pratiqué une méthode amusante que m ‘avait indiquée Tillieux : dessiner une première image de façon automatique, sans intention spéciale, laquelle en inspire une seconde, puis une troisième… bien souvent, avant la sixième image, la trame d’un récit se dessinait et alors mais alors seulement, je commençais à écrire l’histoire.
6 / Combien de temps mettiez-vous à dessiner une planche ?
Fournier : Cela dépendait de la complexité du dessin. Certaines planches pouvaient être dessinées dans la journée, d’autres nécessitaient parfois plusieurs jours.
7 / Comment avez-vous eu l’idée
du personnage d’Ororéa ?
Fournier : Etant enfant, je détestais le personnage de Seccotine qui était la seule femme de la série. Devenu un grand garçon et surtout l’auteur des Aventures, j’ai tout naturellement viré l’emmerdeuse et me suis mis en quête d’un personnage féminin en meilleure adéquation avec mes goûts personnels.
Je comptais principalement sur la présence d’une nana pour révéler des zones encore inconnues de la psychologie des deux héros : Fantasio serait éperdument amoureux de la fille qui ne serait, elle, intéressée que par Spirou. Ça me semblait une idée intéressante mais je ne l’ai malheureusement pas bien exploitée.
J’ai imaginé Ororéa en m’inspirant physiquement d’une de mes petites sœurs.
J’aime bien ce personnage, les lecteurs également qui me le demandent souvent en dédicace. C’est en outre un personnage qui a beaucoup mûri dans ma tête depuis que j’ai cessé d’animer cette série et l’Ororéa actuelle n’a plus grand chose à voir avec celle de Tora-Torapa.
8 / Avec quel album êtes-vous
arrivé à votre apogée dans la série ?
Fournier : Si la question est de savoir quel est celui qui m’a donné le plus de plaisir à concocter et qui, comme par hasard marche le mieux en librairie dans toutes les traductions, c’est l’Ankou.
9 / Quel est l’album de Spirou et Fantasio que vous préférez ?
Fournier : S’il s’agit des miens, sans
conteste, l’Ankou. Avec aussi, une
tendresse particulière pour Le Gri-Gri
du Niokolo-Koba. Parmi ceux de Franquin,
j’aurais beaucoup de mal à dire quel est mon préféré. Peut-être Le
Nid des Marsupilamis ou alors La
mauvaise Tête… mais j’aime aussi la série des Zorglub...
10 / Quel est ou quels sont vos personnage(s) préféré(s) ?
Fournier : Spip, le Comte de Champignac, Ororéa et Itoh Kata.
11 / Que pensez-vous avoir apporté
à la série ?
Fournier : C’est au lecteur de le dire . Je n’ai pas abordé cette mission en me fixant pour but d’apporter quoique ce soit d’autre que ce qu’y avait apporté André : de l’aventure, des gags, un peu de poésie, un peu d’engagement sur les grands problèmes du temps et surtout beaucoup de bonne humeur et d’ouverture d’esprit.
12 / Le succès de vos 9 albums était-il le même que celui des albums de Franquin à l’époque et maintenant que celui des nouveaux albums?
Fournier : Avec Tora-Torapa, on m’avait dit à l’époque que j’avais rejoint en quantité les ventes des albums d’André. Mais comme, par discrétion, je ne lui ai jamais demandé combien il vendait exactement, je ne peux pas comparer. Pour mes successeurs, auxquels par le même souci de discrétion, je n’ai rien demandé non plus, je n’en sais rien. Mais je suppose qu’ayant bénéficié de grosses campagnes de pub et de la série des dessins animés, leurs ventes ont dû faire des bonds impressionnants.
13 / D’un point de vue personnel, quel est ou quels sont le(s) meilleur(s) auteur(s) de Spirou ?
Fournier : Evidemment, André Franquin.
14 / Pourquoi avez-vous quitté la série ?
Fournier : Un jour, j’écrirai l’histoire de cette période de ma vie, c’est à la fois pitoyable et comique. Disons que j’ai été écœuré par l’attitude de l’Editeur de l’époque et par la lâcheté de bon nombre de mes chers confrères.
J’ai alors pris la pénible décision de démissionner.
15 / Avez-vous écrit d’autres récits hors-albums, tels que Vacances à Brocéliande ? Si oui, lesquels et en quelles années ?
Fournier : Il y a certainement eu quelques récits mais je ne m’en souviens plus très bien. Je pense à une histoire en quelques planches pour les 50 ans d’André… Il y en a peut-être d’autres. Si c’est le cas, les internautes connaisseurs ne manqueront pas de les signaler.
16 / Bilan de votre expérience Spirou et Fantasio.
Fournier : Je n’ai pas honte de ce que j’en ai fait, je suis même assez fier de certains de mes travaux. En tout cas j’y ai mis tout mon cœur. Ces 12 années ont été une période d’un formidable bonheur professionnel.
J’aimais les Aventures de Spirou et Fantasio, j’aimais les lire et les imaginer.
Je me trouve donc très con de les avoir abandonnées et de ne pas m’être battu becs et ongles pour rester titulaire de cette série qui devient si rare.
C’est du reste ce que me disent mes lecteurs à longueur de séances de dédicaces, ils n’ont pas tort.
17 / Que pensez-vous du changement de style et d’ambiance de la série par Tome et Janry avec le dernier album ?
Fournier : Je pense qu’il faut relire ma réponse précédente.